Avatar : de la Terre à Pandora, quel droit avons-nous sur notre environnement ?

C’est un lecteur inattendu. Olivier Lasmoles, professeur de droit à SKEMA Business School et auteur du « Droit Pénal fait son cinéma » a lu un livre… d’anthropologie. « Comment habiter notre planète – Une lecture d’Avatar » du directeur de recherche au CNRS, Perig Pitrou. La rencontre de leurs expertises et de leur exploration de Pandora aboutit à une question : sommes-nous prêts à (re)conquérir notre propre environnement ?
Je vais peut-être vous surprendre mais Avatar n’est pas un film de science-fiction. Pour le savoir, il faut lire Perig Pitrou. Quand j’ai ouvert l’œuvre de ce directeur de recherche au CNRS, je m’attendais à une analyse des deux premiers opus de la saga sous l’angle de thèmes trop souvent étudiés : critique de l’extractivisme et du capitalisme prédateur, critique de la figure de rhétorique du White Savior, ou défense de l’écologie spiritualisée. 192 pages plus tard, je dois bien le reconnaître : je me suis trompé.
Pour Perig Pitrou, Avatar est une expérience anthropologique. La saga de James Cameron nous fait nous interroger sur la façon dont « les humains s’organisent collectivement pour prendre soin de la fragilité des vies humaines et créer des relations harmonieuses avec leurs milieux de vie ». En somme, Avatar n’est pas l’histoire que vous croyez, ce n’est pas que l’histoire de la conquête d’un monde extraterrestre, c’est l’histoire de la conquête d’un monde par l’homme, et donc, vous l’avez compris, de la (re)conquête de notre monde. Aller sur Pandora, c’est réfléchir la Terre.
Avatar, une expansion de nos univers
Pour savoir « Comment habiter notre planète », Perig Pitrou s’appuie sur quatre grands courants de l’anthropologie grâce auxquels il éclaire et analyse Avatar : l’ethnologie des sociétés non-occidentales ; les études en science et en technologie ; l’anthropologie de la nature et les écologies de la vie ; l’anthropologie de la biopolitique et de la vie ordinaire.
Selon lui, le succès d’Avatar vient du fait « qu’il s’interroge sur les liens de la condition humaine avec des réalités technologiques, écologiques et politiques ». James Cameron propose une réalité immersive qui déclenche, chez le spectateur, une nouvelle expérience et une réflexion sur ce nouveau monde et ses problématiques ; qui sont, peu ou prou, les nôtres.
À lire aussi : Les îles artificielles, un objet juridique non identifié
Au-delà, de la beauté des paysages, du réalisme des scènes, ce type de super-production hollywoodienne nous marque tous différemment : certains sont fans, d’autres sont dubitatifs sur l’apparente simplicité des messages véhiculés. Mais personne ne reste indifférent. Ce qui favorise les échanges, les discussions, les débats et, in fine, alimente des projets collectifs. Entendez par-là, des projets à impact positif sur le monde, « élargissant la portée d’une œuvre, bien au-delà de ce que le réalisateur a souhaité y mettre ». L’essai de Perig Pitrou s’inscrit dans cette démarche : contribuer à cette entreprise collective en indiquant des pistes de réflexions. Prenez l’avatar de Jake, par exemple. Grâce à lui, le héros du film a un cerveau et deux corps. Tout comme le colonel Miles, son supérieur hiérarchique. Mais contrairement à lui, Jake le fait grâce à des procédés ancestraux, pas via la technologie. C’est ici l’opposition de la nature et la culture qui se joue. Une opposition que l’auteur appelle à dépasser.
Pandora, nouvelle frontière
Cette réflexion anthropologique a ouvert mes chakras. Mais on ne se refait pas : en lisant ces lignes, c’est sous un angle juridique, bien terrestre, que j’ai voulu conquérir Pandora. Plus les pages se tournaient et plus je me demandais : comment habiter Pandora par le droit ? Si la conquête de cette planète était faite, à quels défis juridiques seraient-on confrontés… sur Pandora et bientôt sur Terre ?
Disons-le d’emblée : rien n’est prévu. Nous avons bien le traité sur l’espace extra-atmosphérique de 1967, qui dispose en son article II que cette espace« ne peut faire l’objet d’appropriation nationale ». On pourrait bien en déduire que Pandora devrait être une res communis, un bien commun de l’humanité. Cependant, le traité vise les corps célestes du système solaire : la petite lune d’Alpha Centauri est donc hors champ d’application ! Mais admettons, admettons que le traité soit élargi. C’est là que notre conquête de Pandora révèlerait les failles de notre actuel droit international de l’environnement (DIE).
L’homme est-il le centre de son univers ?
Ce droit protège la biodiversité, les écosystèmes, le climat. Sur Terre, ces entités sont des objets juridiques, pas des sujets. Or, sur Pandora, il existe une conscience planétaire : Eywa, qui relie et maintient l’équilibre de toute vie, un réseau neuronal planétaire mesurable scientifiquement. Sur Pandora, les arbres communiquent via des connexions électrochimiques. Il ne s’agit pas d’une croyance indigène, mais d’un fait scientifique établi par les xénobiologistes humains. D’où cette question pour notre droit terrestre : si la conscience et l’intelligence d’un écosystème peuvent être prouvées, celui-ci change-t-il de qualification ? Reste-t-il un objet ? Le DIE n’a pas de réponse.
À l’épreuve de la réalité de Pandora, le droit humain pourrait :
– reconnaître Eywa comme sujet de droit, ce qui supposerait une révolution ontologique, du fait que le droit est construit autour de l’homme (anthropocentrisme) et non de son environnement (écocentrisme)
– ou admettre qu’un système conscient peut être détruit pour des intérêts économiques, ce qui serait un aveu d’impuissance.
L’impuissance des « civilisés »
Sur Pandora, notre DIE aboutit à une impasse car il fonctionne sur un modèle westphalien : 1) des États souverains 2) négocient des traités 3) et se contrôlent mutuellement (soft law, pression diplomatique). Or, Pandora n’est pas constituée d’États mais de clans auxquels aucune souveraineté n’est reconnue. Il n’y a personne à qui opposer des obligations, personne pour sanctionner. James Cameron démontre, indirectement, que le DIE présuppose l’existence de « nations civilisées » au sens westphalien, au sens du droit tel que réaffirmé au Congrès de Vienne de 1815. En d’autres mots, face à un acteur qui refuse le jeu, le système s’effondre. Ce qui nous ramène sur Terre en 2025. Les exemples de multinationales (au-delà du contrôle des États) ayant gravement endommagé l’environnement sans en assumer les conséquences sont légion. Chevron/Texaco a, par exemple, déversé 18 milliards de litres de déchets toxiques en Amazonie équatorienne de 1964 à 1992. La compagnie pétrolière a été condamnée en Équateur à 9,5 milliards de dollars américains ; somme qui n’a jamais été payée. Chevron n’ayant plus d’actifs en Équateur, le jugement est inopérant. Le doit de l’environnement équatorien, qui est pourtant l’un des plus avancés avec les droits de la Pacha Mama, est impuissant.
Relire la Terre
Croiser le droit humain et Avatar, c’est aussi révéler un autre problème très terrestre. Celui de la conception que nous avons de la nature et des autres cultures. La culture de l’Occident moderne est naturaliste ; pour elle la nature est une et universelle et les humains seuls ont une conscience et une intentionnalité. Mais Perig Pitrou nous le rappelle, d’autres modèles existent : animisme, totémisme, analogisme… Comment le DIE, construit sur une ontologie naturaliste occidentale (séparation nature/culture, nature-objet), peut-il donc s’appliquer à des conflits impliquant des acteurs relevant d’ontologies incompatibles ? Vouloir y répondre nécessiterait de croiser non plus Avatar et l’anthropologie mais l’anthropologie et le droit. Une anthropologie juridique existe déjà (Marie-Angèle Hermitte, Sarah Vanuxem…) mais ses travaux restent encore trop marginaux.
À écouter : Dark Vador aurait-il pu invoquer la légitime défense ? – Droit
L’ouvrage de Perig Pitrou, hormis la clarté de ses propos, a l’immense mérite de soulever des « problèmes fondamentaux de l’humanité » sans les réduire à des faits d’actualité. Ce faisant, il incite les chercheurs d’autres disciplines à s’emparer de ses travaux et à poursuivre la réflexion engagée ; les thèmes étudiés nécessitent, en effet, l’apport de nombreuses disciplines, dont le droit et l’anthropologie du droit. Conquérir Pandora, c’est reconquérir la Terre. Et le faire à travers tous les prismes. Ici-bas, dans notre environnement, cette relecture devient une nécessité.


