Les banques centrales peuvent-elles accélérer la transition verte ?

Un acteur peu visible mais présent
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Alors que le changement climatique s’impose comme un risque financier systémique, les banques centrales dépassent progressivement leur rôle traditionnel pour soutenir la transition vers une économie bas carbone. À travers la politique monétaire, la supervision financière et la communication stratégique, elles redéfinissent l’allocation du capital en rendant les activités fortement émettrices plus coûteuses et les investissements verts plus attractifs.

« Stop funding climate killers » (« Arrêtez de financer les criminels climatiques »). C’est le message affiché par Greenpeace sur une banderole déployée sur le bâtiment de la Banque centrale européenne en mars 2021. La cible était un acteur puissant mais souvent négligé : les banques centrales. Longtemps perçues comme des institutions technocratiques neutres, elles sont désormais de plus en plus impliquées dans la lutte contre le changement climatique, alors que le réchauffement global apparaît comme une menace systémique pour la stabilité économique et financière.

Les banques centrales sont aujourd’hui considérées comme des acteurs potentiels de la transition vers une économie bas carbone. Dans le même temps, le changement climatique n’est plus seulement perçu comme un défi environnemental, mais également comme un risque macrofinancier systémique. À mesure que ses conséquences économiques et financières s’intensifient, la question climatique entre progressivement dans le champ des responsabilités des banques centrales, dont les mandats se concentrent traditionnellement sur la stabilité des prix et la préservation de la stabilité financière. Les effets du changement climatique se transmettent à l’économie par de multiples canaux. D’un côté, les risques physiques (événements météorologiques extrêmes, hausse des températures ou catastrophes naturelles) peuvent perturber la production, endommager les infrastructures et générer une forte volatilité des prix de l’énergie et de l’alimentation. De l’autre, les risques de transition liés aux politiques climatiques, aux évolutions technologiques et aux changements de préférences des marchés affectent la valorisation des actifs, les décisions d’investissement et la structure même de certains secteurs industriels.

Les banques centrales orientent l’allocation du capital

Pris ensemble, ces risques ont des conséquences directes et indirectes sur la dynamique de l’inflation, la croissance économique et la résilience du système financier. Le changement climatique est ainsi considéré comme un facteur capable de façonner les conditions macroéconomiques et la stabilité financière. Cette prise de conscience croissante conduit les régulateurs financiers, et plus particulièrement les banques centrales, à intégrer progressivement les risques climatiques dans leurs cadres d’analyse, leurs débats de politique économique et leurs pratiques de supervision.

Au-delà de leurs outils traditionnels, les banques centrales peuvent influencer les conditions financières d’une manière qui affecte l’allocation du capital entre les secteurs. Les ajustements des cadres de collatéral ou des programmes d’achats d’actifs peuvent notamment être conçus pour favoriser les actifs écologiquement durables. En accordant un traitement plus favorable aux titres verts ou en augmentant leur présence dans leurs portefeuilles, les autorités monétaires peuvent indirectement orienter le financement vers des activités plus durables.

De telles mesures peuvent modifier les conditions relatives de financement entre entreprises. En orientant davantage leurs opérations vers des actifs bas carbone, les banques centrales peuvent réduire le coût du financement des entreprises durables tout en rendant le financement relativement plus coûteux pour les sociétés fortement émettrices de carbone.


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Cette dynamique modifie les incitations auxquelles sont confrontés les investisseurs et les entreprises, encourageant progressivement le déplacement des capitaux des activités intensives en carbone vers des investissements plus verts. À travers ces différents canaux, les opérations de politique monétaire peuvent ainsi jouer un rôle d’accompagnement dans les décisions d’investissement et faciliter la transition écologique au sens large.

Les banques centrales jouent également un rôle important dans la gestion des risques climatiques à travers leurs responsabilités de supervision bancaire. En tant que régulateurs du système bancaire, elles peuvent inciter les banques commerciales à mieux identifier, mesurer, divulguer et gérer leurs expositions aux risques climatiques.

Des outils comme les recommandations prudentielles liées au climat ou les stress tests climatiques permettent aux autorités d’évaluer la capacité des banques à résister à différents scénarios de transition. En intégrant ces risques dans la supervision prudentielle, les banques centrales encouragent les institutions financières à adapter leurs pratiques de gestion des risques et la composition de leurs portefeuilles. Concrètement, cela peut conduire les banques à réduire progressivement leurs financements aux entreprises fortement carbonées, davantage exposées aux risques de transition et aux pertes potentielles futures.

La communication est-elle devenue le nouvel outil clé des banques centrales ?

Un autre canal important par lequel les banques centrales influencent la transition verte est la communication.

Les actions et les signaux envoyés par les banques centrales affectent l’allocation des investissements dans l’économie à travers les anticipations des marchés. Lorsque la Banque centrale européenne (BCE) affiche un engagement plus fort en faveur des politiques climatiques, les marchés financiers révisent leurs anticipations concernant la rentabilité future et les risques associés aux activités fortement émettrices. Ces signaux augmentent le risque perçu des entreprises « brunes », c’est-à-dire fortement carbonées. Les investisseurs exigent alors des rendements plus élevés pour détenir leurs actifs. En conséquence, le coût du capital de ces entreprises augmente, rendant le financement de nouveaux projets plus difficile et plus coûteux.

Dans le même temps, les entreprises davantage alignées avec la transition bas carbone bénéficient de conditions de financement plus favorables. Des coûts d’emprunt plus faibles et un intérêt accru des investisseurs facilitent les investissements verts et l’innovation durable. Cette divergence progressive des conditions de financement réoriente les capitaux vers des activités plus soutenables et renforce les incitations des entreprises à adapter leur modèle économique.

Ce mécanisme de réallocation dépend fortement de la manière dont les banques centrales communiquent leurs intentions de politique économique, car toutes les communications n’ont pas le même impact. Jourde et al. (2026) montrent que les marchés distinguent clairement les communications se limitant à souligner les risques climatiques (« communication de matérialité ») de celles annonçant des actions concrètes de politique monétaire ou prudentielle. La communication devient particulièrement puissante lorsqu’elle signale des mesures précises, comme l’introduction de stress tests verts ou l’intention de réduire les achats d’actifs fortement carbonés.

Un effet durable sur les marchés

Lorsque la BCE communique de manière crédible sur des actions climatiques concrètes, les entreprises fortement émettrices sous-performent systématiquement, à la fois sur les marchés d’actions et sur les marchés du crédit. Cette réaction reflète une réévaluation du risque de transition par les investisseurs. L’effet est immédiat mais également durable, ce qui indique que les marchés interprètent ces signaux comme de véritables chocs de politique économique anticipés plutôt que comme de simples annonces temporaires.

La communication climatique de la BCE agit ainsi comme un « green put » : en signalant un durcissement futur des politiques climatiques, elle accroît le risque perçu des actifs carbonés et augmente leur coût du capital. Au fil du temps, ce mécanisme a contribué à réduire significativement la « prime brune » – d’environ 30 % – en empêchant les entreprises fortement émettrices d’obtenir les rendements excédentaires prédits par les modèles traditionnels d’évaluation des actifs.

À travers ces réactions des marchés, les signaux et cadres d’action des banques centrales peuvent ainsi contribuer à une réallocation progressive des investissements en faveur de la transition écologique.

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Fabien Seraidarian

3 articles

Vice Dean Research & Knowledge Transfer, Scientific Director MBAs programmes, SKEMA Business School.

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