« L’effet Rio » ou l’influence d’un ara bleu sur la prise en compte des critères extra-financiers

Ce qui ne figure pas dans un business plan est parfois ce qui finit par coûter le plus cher. L’exemple de Voltalia au Brésil illustre un changement de paradigme : dans les acquisitions foncières à grande échelle (Large-Scale Land Acquisitions, LSLA), les enjeux environnementaux et sociaux ne peuvent plus être traités comme des considérations annexes. Ils sont désormais susceptibles de redéfinir les équilibres d’un projet, d’en ralentir le déploiement, voire d’en compromettre la viabilité. Notre recherche sur les facteurs qui président au choix des opérateurs locaux montre que l’intégration des critères ESG ne relève pas seulement d’une logique de maîtrise des risques. Elle souligne aussi l’intérêt stratégique de s’appuyer sur des partenaires locaux, souvent mieux placés pour comprendre les dynamiques territoriales et gérer la complexité des relations entre parties prenantes.
Vous vous souvenez de Blu, le petit ara bleu du film Rio ? Pendant que son histoire se jouait à l’écran, un autre perroquet bleu bien réel – l’ara de Lear, une espèce menacée –, luttait pour sa survie dans les forêts du Brésil. En 2021, un projet de parc éolien porté par Voltalia, entreprise française spécialisée dans les énergies renouvelables, a suscité la controverse lorsqu’il était question de l’implanter à proximité de l’un des derniers habitats de ces oiseaux. Ce qui n’était au départ qu’une préoccupation environnementale locale s’est rapidement transformée en débat national, dépassant largement les seules dimensions financières du projet. Cette polémique a entraîné une forte mobilisation des communautés locales, l’intervention de la justice brésilienne et, à terme, l’adoption de nouvelles mesures de protection pour ces perroquets.
C’est cette dynamique, par laquelle des externalités environnementales et sociales passent du statut d’enjeux périphériques à celui de contraintes centrales, capables de redessiner la conception d’un projet, ses choix de gouvernance et ses coûts d’investissement, que nous appellerons ici « effet Rio ».
Les cinq variables clés qui favorisent le recours à des opérateurs locaux
Cette histoire illustre une tendance plus large dans les acquisitions foncières à grande échelle (Large-Scale Land Acquisitions, LSLA), définies par la Land Matrix Initiative comme le transfert de droits fonciers, par vente, bail ou concession, portant sur 200 hectares ou plus. Il peut s’agir, par exemple, d’une entreprise européenne qui loue 800 hectares au Chili pour 99 ans afin d’y construire et exploiter une ferme solaire, ou d’y cultiver certaines productions agricoles. Si les LSLA ne sont pas un phénomène nouveau, leur fréquence a fortement augmenté depuis les années 2000, avec des entreprises dont l’influence économique, sociale et environnementale dans les pays hôtes est considérable. Dans mon mémoire de master, j’ai analysé les facteurs qui déterminent la participation d’entreprises locales en tant qu’opérateurs dans les opérations de LSLA.
À partir des données de 210 projets menés aux quatre coins du globe entre janvier 2021 et mai 2025, j’ai élaboré un modèle de régression logistique qui met en évidence cinq variables clés influençant la probabilité que l’opérateur soit issu du pays hôte. La transparence, mesurée par l’indice de perception de la corruption (CPI), montre que les pays où le niveau de corruption est plus faible tendent à sélectionner des opérateurs locaux ; une gouvernance claire facilitant des partenariats plus fluides. La présence de bénéfices locaux, qu’il s’agisse d’emplois, d’infrastructures ou de protection de l’environnement, accroît également la probabilité d’une implication d’une société locale, selon une logique de réciprocité. L’existence de conflits sociaux ou environnementaux favorise elle aussi fortement le recours à des opérateurs locaux, mieux placés pour négocier des solutions. L’année joue également un rôle, suggérant une évolution progressive des bonnes pratiques. Enfin, l’indice de développement humain (IDH), bien que moins déterminant, influe sur la gouvernance et la stabilité des projets, ce qui souligne l’importance du niveau de développement d’un pays dans la structuration de ces opérations.
Le cas Voltalia, ou quand la théorie se confronte au réel
Pour mesurer l’ampleur de l’effet de chaque variable, il convient d’examiner l’effet marginal moyen, ou AME. L’AME résume l’impact moyen d’une variation marginale d’une variable explicative sur le résultat dans un modèle non linéaire. Parmi les variables considérées, les bénéfices locaux présentent l’AME le plus élevé : ils augmentent la probabilité du résultat de plus de 9 points de pourcentage, traduisant un effet économique substantiel malgré une solidité statistique limitée. Le CPI et les conflits franchissent eux aussi les seuils statistiques de 1 et 5 % respectivement, avec des effets économiquement notables : chacun accroît la probabilité d’environ 1 à 1,3 point de pourcentage en moyenne. L’effet de l’année est statistiquement avéré, mais reste d’ampleur modérée. L’IDH affiche l’effet marginal le plus faible, sans validation statistique significative ; il est néanmoins conservé dans le modèle, son exclusion entraînant une dégradation de l’ajustement global.
Ces critères rendent compte de plusieurs dimensions déterminantes pour la réussite d’un projet : au niveau du pays, avec le CPI et l’IDH, mais aussi au niveau de l’opération en tant que telle, à travers la présence de bénéfices locaux ou de conflits. Dans le cas de Voltalia, le CPI du Brésil s’établissait à 36 en 2023, année de mise en œuvre du projet. Cette même année, le Danemark, pays le mieux classé, obtenait un score de 90, contre 71 pour la France. Le Brésil se situant dans la partie basse de la distribution, la probabilité de recourir à une société opératrice locale n’était pas la plus élevée. Par ailleurs, l’émergence de conflits aurait pu inciter Voltalia à faire appel à un opérateur local indépendant. L’entreprise a toutefois choisi de gérer la situation en interne. Des débats et décisions de justice ont suivi, donnant lieu à plusieurs mesures positives d’atténuation des risques, détaillées plus loin. Voltalia avait également promis des bénéfices locaux, et la controverse a débouché sur des mesures de protection supplémentaires et substantielles, notamment en faveur des oiseaux.
Le coût caché de la négation des critères extra-financiers
Il convient toutefois de souligner trois limites de ce modèle. Premièrement, l’analyse est menée à l’échelle mondiale : les résultats pourraient différer si l’on resserrait l’observation à certaines régions, comme l’Afrique de l’Est, l’Afrique centrale ou l’Asie du Sud-Est. Deuxièmement, les relations mises en évidence par le modèle ne doivent pas être interprétées comme strictement causales. La présence de bénéfices locaux, par exemple, n’implique pas nécessairement le recours à un partenaire local : ces deux éléments peuvent aussi découler d’une même culture d’entreprise favorable à l’intégration locale. Troisièmement, les entreprises disposent d’un large éventail de stratégies pour structurer la propriété d’un projet tout en conservant le contrôle. Dans ce contexte, l’enjeu réside moins dans la structure formelle de propriété que dans l’ancrage local effectif du partenaire.
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Les critères extra-financiers sont désormais un levier à part entière dans le commerce international. Le cas Voltalia le montre : ignorer les risques environnementaux et sociaux peut fragiliser la réussite d’un projet. Lorsque les autorités locales ont jugé que l’entreprise avait violé le droit environnemental brésilien, les permis de construire ont été suspendus, sous la pression d’ONG et de groupes communautaires mobilisés contre le projet. Avec un ancrage local plus fort, – par exemple grâce à un partenariat renforcé avec une entreprise brésilienne ou à la création d’une coentreprise dédiée à l’exploitation, Voltalia aurait peut-être rencontré moins d’obstacles réglementaires. Cela lui aurait également permis d’instaurer ou de faciliter un dialogue plus fluide avec les parties prenantes et de concevoir un projet mieux aligné avec les attentes des communautés.
Si ce mécanisme n’est pas directement testé dans le cas présent, l’intégration de ces facteurs en amont aurait pu permettre d’éviter des retards, de limiter les coûts imprévus et, in fine, d’améliorer le retour sur investissement.
Les parties prenantes, nouveau facteur clé de succès
Un article de recherche publié en 2020 par Kerstin Nolte, de l’Université Gottfried Wilhelm Leibniz de Hanovre, apporte un éclairage utile. Sur les 743 projets fonciers africains étudiés, 20 % auraient échoué, pour des raisons diverses. Nolte s’appuie elle aussi sur les données de la Land Matrix Initiative, en se concentrant sur les transactions agricoles, catégorie la plus représentée. Elle mobilise une analyse de survie afin d’estimer le délai au terme duquel un projet d’investissement foncier échoue. Son analyse va plus loin : la probabilité d’échec diminuerait de 55 à 59 % lorsque des investisseurs nationaux sont impliqués, tandis qu’elle augmenterait en présence d’investisseurs publics. Dans le modèle de Nolte, l’implication d’investisseurs nationaux renvoie, dans notre propre cadre d’analyse, au rôle de la transparence institutionnelle mesurée par le CPI. Même si ces deux notions ne se recoupent pas parfaitement Nolte observe, contre toute attente, qu’une « qualité institutionnelle et une stabilité politique généralement élevées sont associées à un plus grand nombre d’échecs de projets ». Ce constat souligne la complexité des liens entre gouvernance, corruption et stratégies d’investissement propres aux LSLA, qui peuvent parfois fonctionner malgré des institutions de moindre qualité. Les conditions de gouvernance ne garantissent donc pas la réussite d’un projet, mais elles influencent les choix de propriété et de structuration opérés par les entreprises au moment d’investir.
Si le recours à un partenaire local et l’intégration de critères extra-financiers relèvent de mécanismes distincts, ils répondent cependant à un même défi de fond : la gestion des risques liés à la gouvernance et des attentes des parties prenantes dans des contextes internationaux. Aujourd’hui, les entreprises reconnaissent de plus en plus les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) non seulement comme des repères éthiques, mais aussi comme des outils stratégiques dans des environnements à risque. Comprendre les revendications potentielles des parties prenantes, ainsi que les enjeux qui comptent pour les autres acteurs, constitue un facteur clé de réussite dans les négociations. Cette compréhension permet aux entreprises de mieux aligner les intérêts et de répondre aux préoccupations non financières. Ce faisant, elles augmentent leurs chances de remporter des contrats, de gagner des parts de marché et de se développer. Les économies hôtes bénéficient également de ces collaborations internationales, rendues possibles par les LSLA : les entreprises étrangères peuvent créer des emplois, apporter une expertise technique et des capitaux. Cela peut favoriser des transferts de connaissances et renforcer l’économie locale à long terme. En somme, mieux comprendre et pondérer l’ensemble des facteurs qui orientent les décisions d’affaires internationales peut profiter aux entreprises, aux États, aux populations et à la nature.
Prendre en compte les externalités négatives
La mobilisation publique pour protéger l’ara de Lear montre elle aussi que les impacts extra-financiers pèsent désormais concrètement. Selon NielsenIQ, 73 % des consommateurs dans le monde, et en particulier les plus jeunes, se disent prêts à modifier leurs habitudes pour soutenir des entreprises responsables sur le plan environnemental. Si cette intention déclarée ne se traduit pas toujours en comportement d’achat réel (un écart entre attitudes et comportements bien documenté dans la littérature), elle reflète néanmoins des attentes et des pressions réputationnelles pour les entreprises.
Face à la controverse, Voltalia s’est engagée, à juste titre, à suivre l’évolution de la population d’aras, à créer des zones de nidification et à recourir à des technologies de détection des oiseaux afin d’arrêter les turbines lorsque des perroquets se trouvent à proximité, entre autres mesures. Ces engagements montrent combien les attentes des parties prenantes peuvent modifier concrètement la trajectoire d’un projet. En internalisant les externalités négatives, longtemps ignorées en économie, les entreprises peuvent prendre de meilleures décisions, à la fois pour leurs actionnaires, pour les communautés et pour l’environnement. L’analyse des coûts d’un projet devient ainsi plus complète : elle intègre ce qu’il est d’ordinaire difficile, voire impossible, d’incorporer dans la fonction de prix, pour aboutir, in fine, à une meilleure allocation du capital à l’échelle mondiale.
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En 1968, dans La Tragédie des Communs, Garrett Hardin mettait en garde contre le risque de surexploitation des ressources communes non valorisées, comme l’air pur ou la biodiversité. La controverse autour du ara de Lear montre que cette dynamique évolue : les externalités ne sont plus ignorées ; elles sont désormais intégrées aux stratégies des entreprises lorsque les investisseurs prennent en compte leurs impacts. L’accès à l’information joue ici un rôle central : ONG, organismes de surveillance, populations locales et autres acteurs doivent pouvoir accéder aux données pertinentes et intervenir dans le débat. Cette évolution fait écho à l’analyse de Coase sur les externalités et les coûts de transaction (1960). À mesure que l’information devient plus accessible et plus exploitable, les coûts liés à l’identification, à la contestation et à la discussion des externalités diminuent, ce qui permet de les intégrer – certes imparfaitement –, à la fonction de prix.
Résultat : les stratégies doivent désormais être pensées dans un cadre plus multidimensionnel, où les coûts financiers coexistent avec des indicateurs extra-financiers. Les LSLA modernes doivent à la fois créer de la valeur pour les actionnaires, produire des biens et des services, mais aussi protéger ce qui est souvent considéré comme inestimable, à l’image des espèces menacées. Ce qui pouvait autrefois sembler marginal, comme la sauvegarde de perroquets bleus menacés, s’invite aujourd’hui dans les conseils d’administration, au sein d’une réflexion plus large sur les externalités : à la fois comme enjeu global et comme composante central des processus de décision des entreprises dès lors qu’elles reconnaissent l’existence d’un « risque d’effet Rio ». Cette évolution transforme en profondeur les stratégies d’investissement et les moteurs des projets, qui ne peuvent plus se limiter à la seule création de valeur actionnariale ou à des objectifs de production.


